Premières "projections"
Des images mentales assemblées en une vision idéale : c'est la première existence du film en projet, que le réalisateur peut déjà décrire en le projetant sur l'écran de son imagination.
Mais, ce film, il faudra l'écrire, le produire, le tourner, le monter, le mixer... En somme, le confronter sans cesse à la réalité d'une réalisation concrète, qui a toutes les chances de ne pas être idéale.
Ce passage du rêve au réel peut être source de déceptions, de frustrations. De belles idées devront être abandonnées, devenues impossibles à mettre en oeuvre pour des raisons techniques, et plus souvent financières. Mais cette inévitable recomposition du film, tout au long de son processus de fabrication, sera aussi, pour le réalisateur, une manière de se l'approprier vraiment, en recadrant sans cesse par ses choix la projection idéale, et irréelle : des scènes importantes se révèleront soudain sans véritable enjeu, et ne seront pas tournées ; des images tournées avec plaisir et satisfaction seront jugées insatisfaisantes au moment du montage, et rejetées.
Le film fini sera rarement la copie du film imaginé initialement. De l'un à l'autre, le divorce peut être net, et pénible pour le réalisateur qui jugera que les qualités essentielles de son projet ont été perdues, et fera porter la responsabilité de ce gâchis à ses collaborateurs (producteurs, acteurs, techniciens...), ou assumera lui-même cet échec, comme le fait avec philosophie Woody Allen, bien trop sévère envers lui-même :
"Chaque fois que je visionne un film que je viens de boucler, j'éprouve une rude déception. Sur l'écran, le résultat ne me plaît pas. Je songe alors qu'un an auparavant, dans ma chambre, j'avais eu une excellente idée de film, et que tout s'annonçait bien. Malheureusement, à l'écriture, au casting, au tournage, au montage, au mixage, j'ai peu à peu gâté ma belle idée. Je ne pense alors plus qu'à me défaire de ce boulet. Je me refuse à revoir le film. En ce sens, le moment le plus merveilleux est celui où me vient l'idée du film."
Mais l'écart entre l'idée et sa réalisation peut heureusement aussi être un motif de se réjouir : le film s'est émancipé d'une vision abstraite, il a pris chair, révélant une force inattendue, ouvrant des perspectives nouvelles. Ce qui n'était qu'un rêve est devenu cinéma.
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